Lettre trimestrielle – 2e trimestre 2026

Après la violente correction des marchés en mars, les mois d’avril et de mai ont offert un spectacle pour le moins déroutant : celui de marchés actions inscrivant record sur record, portés par l’enthousiasme retrouvé autour de l’intelligence artificielle, tandis qu’en arrière-plan le décor macroéconomique se dégradait et que l’inflation, que l’on croyait reléguée au rang de mauvais souvenir, faisait un retour fracassant, entrainant dans son sillage un durcissement de ton de la part des banquiers centraux. En l’espace de deux mois, le récit dominant s’est ainsi déplacé d’un assouplissement monétaire que l’on pensait acquis vers la perspective, désormais crédible, d’un resserrement.

Entre une géopolitique toujours aussi imprévisible, un choc énergétique aux répercussions tenaces et des banquiers centraux soudain forcés de rebrousser chemin, avril et mai resteront comme deux mois de grand écart, entre l’exubérance des places boursières et la réalité d’une économie sous tension.

Malgré un conflit qui ne semble pas se dénouer, les marchés font preuve d’optimisme

Le conflit iranien, déclencheur du basculement de fin février, n’a connu aucune résolution au cours du printemps. Avril aura été la répétition inlassable de la même chorégraphie : ultimatum, cessez-le-feu, négociations, échec de celles-ci, puis durcissement des propos américains.

Après l’annonce, le 8 avril, d’un cessez-le-feu de quinze jours entre l’Iran et les États-Unis, l’espoir avait semblé prendre corps le 17 avril lorsque Téhéran déclarait le détroit d’Ormuz « entièrement ouvert » pour la durée restante de la trêve. La réaction des marchés fut immédiate — chute du pétrole, détente des taux, envolée des actions — avant que des tirs de semonce iraniens et de nouvelles rodomontades américaines ne viennent, dès le week-end suivant, doucher les enthousiasmes.

Mai n’aura pas davantage permis de sceller une trêve. En dépit des annonces répétées de Donald Trump, prompt à évoquer un accord imminent, les deux parties demeurent dans l’impasse, faute d’engagement de l’Iran sur le volet nucléaire, sujet au cœur du différend entre les deux pays. Pour autant, et c’est là tout le paradoxe de la période : les investisseurs ont progressivement choisi de privilégier le scénario d’un compromis, estimant que ni Washington ni Téhéran n’avaient réellement d’intérêt à voir un conflit durable s’installer.

Sur le plan domestique américain, l’étau se resserre autour du Président Trump : alors que sa cote de popularité vient de passer sous le seuil des 40%, la Chambre des Représentants a adopté un texte ordonnant le retrait des troupes américaines du Moyen-Orient. Bien que ce vote ne soit que symbolique, du fait du droit de veto dont dispose D. Trump, il représente tout de même un revers pour son administration puisque la chambre, à majorité républicaine, met en exergue l’impopularité de cette guerre au sein des hautes sphères de la politique américaine et de son propre parti.

Le retour tant redouté de l’inflation

Reléguée au second plan durant les premiers mois de l’année, la question de l’inflation s’est rappelée au bon souvenir des marchés. Si, en avril, la remontée des prix de l’énergie ne se reflétait encore que modérément dans les chiffres — l’inflation sous-jacente demeurant relativement contenue —, le mois de mai a vu les craintes ressurgir avec netteté, ravivant le spectre d’un durcissement des politiques monétaires.

Encore convient-il de nuancer selon les zones géographiques tant la dynamique diffère de part et d’autre de l’Atlantique. En zone euro, la hausse est avant tout imputable à la composante énergétique, l’inflation sous-jacente ayant pour sa part refluée. À l’inverse, aux États-Unis, cette dernière demeure orientée à la hausse : si elle ne semble pas encore être affectée par les retombées du conflit iranien, elle intègre en revanche les effets de la guerre commerciale et de la salve tarifaire engagées par l’administration Trump l’année précédente.

Cette divergence se retrouve sur le plan de l’activité. La zone euro fait face à un ralentissement modéré, la croissance du PIB au premier trimestre ressortant en deçà des estimations initiales, tandis que l’économie américaine continue d’afficher une résilience certaine, en dépit de pressions inflationnistes qui commencent à peser sur la confiance des ménages. Les pays européens, plus exposés du fait de leur dépendance énergétique, accusent une fragilité plus marquée. Enfin, il importe de manier les enquêtes manufacturières avec prudence : si elles paraissent bien orientées dans les deux zones, elles dissimulent une résistance en partie artificielle, soutenue par la constitution de stocks de précaution face aux risques pesant sur les chaînes d’approvisionnement — un soutien par nature temporaire.

Banques centrales : du statu quo à une forte probabilité de resserrement

C’est dans ce contexte mouvant que les banques centrales ont vu leur partition se compliquer singulièrement. Au mois d’avril, l’heure était encore à l’attentisme : Réserve fédérale, BCE, Banque d’Angleterre et Banque du Japon ont toutes opté pour le statu quo, préférant attendre des données supplémentaires avant d’ajuster leur trajectoire. Les marchés à terme n’anticipaient alors aucune évolution des taux directeurs.

Le ton s’est toutefois sensiblement infléchi en mai. Les banquiers centraux apparaissent désormais profondément divisés : là où certains plaident encore pour la neutralité, d’autres réclament ouvertement d’« agir rapidement » afin de juguler les tensions inflationnistes. La lecture des minutes traduit un glissement vers une posture nettement moins accommodante, laissant entrevoir la perspective de relèvements de taux dans les prochains mois. Le renversement est notable : alors que la dégradation du marché de l’emploi et la nature même du choc — un choc d’offre, que la hausse des taux ne saurait résoudre — plaidaient encore récemment en faveur d’une détente, c’est désormais le risque inflationniste qui semble l’emporter dans l’arbitrage des banquiers centraux.

Sur le plan institutionnel, le feuilleton de la gouvernance de la Réserve fédérale a connu son dénouement. Après l’audition de Kevin Warsh devant la commission bancaire du Sénat fin avril — au cours de laquelle il s’était employé à rassurer sur l’indépendance de l’institution, qu’il jugeait essentielle et nullement menacée, et avait affirmé n’avoir pris auprès de Donald Trump aucun engagement quant à l’orientation future des taux directeurs —, sa nomination à la tête de la FED a été approuvée par le Sénat au mois de mai. Il succède ainsi à Jerome Powell, lequel a annoncé qu’il continuerait néanmoins de siéger au sein du FOMC en qualité de gouverneur, son mandat à ce titre courant jusqu’en 2028.

Sur les marchés, la thématique de l’IA fait son retour après avoir été boudée en début d’année

Sur le plan boursier, le contraste avec le premier trimestre est saisissant. Après la correction du début d’année, les marchés ont renoué avec une belle dynamique haussière, comme indifférents aux soubresauts géopolitiques et au virage moins accommodant des banques centrales.

Le mouvement a été emmené par les valeurs technologiques américaines, portées par le retour en grâce de la thématique de l’intelligence artificielle. Boudée au premier trimestre — les investisseurs s’étant alors inquiétés de la capacité des « hyperscalers » à monétiser à brève échéance leurs investissements colossaux —, l’IA est redevenue la coqueluche des marchés. Le Nasdaq 100 a ainsi signé une performance spectaculaire de +13.8 % en avril, prolongée par un gain de +11 % en mai, entraînant dans son sillage le S&P 500 ainsi que le MSCI World, à respectivement +14.8% et +12.96% sur la période.

Les marchés émergents n’ont pas démérité, et ont pleinement profité de l’euphorie ambiante avec une progression de +24% sur les deux derniers mois. La palme revient une nouvelle fois au marché des actions coréennes, qui enregistre une hausse de +83.3% sur la période.

 L’Europe, en revanche, est demeurée à la traîne. L’Eurostoxx 50 n’a gagné « que » 8.6 %, l’Italie et la Grèce tirant néanmoins leur épingle du jeu — le FTSE MIB s’adjugeant +12.9 % et la Bourse d’Athènes +17.4 % —, tandis que les places allemande et espagnole affichaient des performances de +10.7% et +7.7%. Fidèle à une habitude désormais bien ancrée, le CAC 40 ferme la marche du peloton européen, ne grappillant que +4.7%.

 

À l’issue de ces deux mois, le tableau d’ensemble reste contrasté : les marchés continuent de bénéficier d’un certain élan d’optimisme, tandis que plusieurs variables méritent d’être surveillées attentivement.

La première concerne l’évolution du conflit iranien et la situation dans le détroit d’Ormuz. Des avancées diplomatiques sont en cours, et leur aboutissement constituerait un catalyseur positif significatif pour les prix de l’énergie et, par ricochet, pour les perspectives d’inflation. Dans l’intervalle, cette incertitude continue de peser sur les anticipations. La deuxième a trait au positionnement des banques centrales : le rééquilibrage progressif vers une orientation plus prudente est désormais bien engagé et largement anticipé par les marchés, même si son calendrier précis reste à affiner. Pour la Réserve Fédérale, la prise de fonction de Kevin Warsh sera également un défi puisqu’il hérite d’une FED, sous pression et profondément divisée, dans un contexte délicat. Au-delà, le ralentissement coordonné des économies mondiales constitue en lui-même un défi à ne pas sous-estimer. Une croissance durablement atone en zone euro, un essoufflement de la consommation américaine et une demande mondiale fragilisée par la persistance des tensions géopolitiques pourraient peser sur les bénéfices des entreprises dans les mois à venir — et, par là même, mettre à l’épreuve des valorisations boursières qui restent, sur certains segments, exigeantes.

Dans cet environnement où des opportunités coexistent avec des zones d’incertitude, nous maintenons un positionnement dans lequel la diversification reste clé tout en restant attentifs aux opportunités qui se présenteraient, dans une optique plus long-termiste.

Avez-vous aimé l’article ?